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Le modèle idéal vient des Etats-Unis où la facilité d’entreprendre est érigée comme modèle social. Chacun peut y créer sans entraves sa société et y réussir, ou pas. Une dynamique assez peu encouragée en France.


(Credit : freedigitalphotos.net)
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La "figure de l'entrepreneur", on la doit à deux intellectuels, Richard Callington et Jean-Baptiste Say, qui dès le 18ème siècle proposaient une définition basée sur sa capacité à "prendre des décisions d’affaires dans un contexte d'incertitude de l'avenir". Mais il faudra attendre le début du 20ème siècle et les travaux de l'économiste autrichien Joseph Schumpeter pour comprendre que l'entrepreneur n'est pas un simple créateur, ou repreneur d'entreprise mais bien le moteur de l'évolution économique. Il devient alors celui qui dynamise l'économie capitaliste en prenant la responsabilité d'innover pour rompre avec la routine du marché. Et on admet de ce fait le rôle primordial que les entrepreneurs ont joué lors de la révolution industrielle.
 
La liberté de l'entrepreneur, condition essentielle de la réussite
 
Même si aujourd'hui, on ne peut plus avancer que l'entrepreneur, au sens de Schumpeter, est le pivot de l'économie, la haute finance ayant pris le relais, il n'a pas disparu pour autant et devient bien souvent l'allié des grandes firmes. Animé du même esprit dynamique, audacieux et innovant, nombreux sont ceux qui affirment qu'il ne peut se réaliser que dans un contexte libéral, délesté de l'interventionnisme de l'Etat. “La liberté, en France, peut et doit trouver de multiples objets pour être un élément concret de la réalité sociétale. L’un d’eux se trouvant être l’entreprise, il donne consistance à un idéal qui est la liberté d’entreprendre. […] La liberté d’entreprendre, c’est le droit de tout individu à inscrire dans la réalité un projet et à le mener à bien sans source d’influence externe dans la limite où il respecte les droits d’autrui“, avance Jean Despres sur Mediapart.
 
La liberté, les entrepreneurs la pensent comme la condition essentielle à la réussite de leur entreprise, entreprises de toutes sortes qui constituent plus que jamais le fondement de l'activité économique et sociale. La dynamique de l'économie ne repose plus sur de grandes politiques macroéconomiques financées à coups de prélèvements obligatoires, mais sur les acteurs économiques eux-mêmes. Ces hommes et ces femmes qui décident d'entreprendre, d'investir, de créer et surtout d'innover. Si l'entrepreneur ne peut pas jouer son rôle central, il ne pourra y avoir de retour à la croissance. Et cela demande un véritable changement de mentalités en France où la culture du risque est absente du fait d'un Etat trop interventionniste. "A partir du moment où la notion d’entreprise est liée à la notion de risques, et où par ailleurs, le peuple comme les élites veulent la stabilité et la sécurité, vous avez une antinomie ontologique entre l’état d’esprit français et la notion d’entreprise de l’autre", explique Yves Laisné, entrepreneur et dirigeant d’un cabinet de conseil aux entreprises en difficultés. En témoignent les taux de création et de faillite d'entreprises, qui sont beaucoup plus élevés aux Etats-Unis qu'en Europe, des statistiques qui démontrent notre faible propension à recycler notre tissu économique.
 
Des taux d'imposition très dissuasifs
 
Les entrepreneurs en France sont donc moins enclins à se risquer sur des marchés incertains mais sur lesquels, pourtant, le potentiel de gains est très important. Ce manque de culture du risque est bien réel mais il est aggravé par les taux d'imposition que l'Etat fait peser sur les entreprises, taux tout à fait dissuasifs (un taux global d'environ 65%) qui expliquent pour une large part la faiblesse des investissements et du nombre de création d'entreprises. "Peut-on encore être vraiment entrepreneur aujourd'hui en France ? C'est plus difficile en France que dans les autres pays européens, sans parler des Etats-Unis ou de l'Asie. Les entreprises qui ne se créent pas aujourd'hui vont nous manquer dans cinq ans" expliquait Laurence Parisot en 2013. Sans compter le "mille-feuille" administratif français qui ne peut que décourager des entrepreneurs qui doivent aller vite et s'adapter sans cesse aux évolutions de leur marché. “Rarement on a vu le pays aussi unanime sur ce sujet sensible“, analysait Bruno Jeanbart, directeur général adjoint d'Opinion Way, il y a déjà un an à propose du phénomène de “ras-le-bol fiscal“.
 
Quelles solutions ?
 
Fort d'une expérience de dizaines d'années dans le conseil et la direction d'entreprises internationales, Xavier Fontanet, ex-président d'Essilor (brillante réussite sur le plan mondial) est aussi un analyste pertinent de la situation de l'entrepreneuriat en France. Après avoir écrit "Si on faisait confiance aux entrepreneurs  - L’entreprise française et la mondialisation" en 2010, il vient de publier "Pourquoi pas nous ?" (Les Belles Lettres/Fayard) où il défend une baisse de la dépense publique pour aider les entreprises. Selon lui, il est urgent que l'Etat commence à se mettre au service des entreprises alors qu'aujourd'hui, les groupes français pâtissent du poids de la sphère publique. Il compare les entreprises française à un cheval et l'État à un jockey : « Le jockey français est très lourd, il est 30% plus lourd que le cheval ! », ce qui est un record par rapport aux autres pays du monde. Bien entendu, Xavier Fontanet n'est pas de ceux qui ne veulent plus du tout d'intervention de l'Etat : « Il ne s'agit pas de se passer de l'État ; sans un État qui assure la défense de la liberté et de la propriété, rien ne peut se faire... sans un État pas de société... il faut un État ; simplement l'État doit intégrer la nouvelle donne concurrentielle en se repositionnant et la population doit elle aussi accepter ce changement. »
 
C'est en substance la position d'Yves Laisné, ancien universitaire et docteur en droit, qui conseille aujourd'hui les entreprises en difficulté : "L’état doit assurer le respect des règles du jeu. A l’instar de l’état américain, l’état doit être là pour éviter les manœuvres de concurrence déloyale, les ententes cartellisées, la mise en place de pratiques anti-concurrentielles. Mais l’état n’est pas là pour entreprendre, pour protéger telle ou telle entreprise ou pour favoriser telle ou telle entente, groupement ou corporation. Benjamin Franklin disait : « il est bien rare qu’une association de professionnels ne tourne pas à un complot contre le public. » ". Il plaide pour un retour à la figure emblématique de l'entrepreneur, libre et assumant le risque inhérent à l’activité économique, sous peine d'étouffer l'esprit entrepreneurial. L'état d'esprit français, qui prône avant tout la stabilité et la sécurité pour tous les citoyens comme pour ses élites, est loin de pouvoir assumer cette posture.
 
Pour autant, la crise aidant, les choses seraient-elles en train de changer ? Si l'on se réfère à un sondage commandé en décembre 2013 par le cabinet de lobbying "Médiations & Arguments" qui défend la liberté d'entreprise, les Français auraient une très bonne opinion de l'esprit d'entreprise en France. La question posée était : "Si on définit l’esprit d’entreprise comme la tendance à agir, à se prendre en main, à avoir le sens de l’initiative, des responsabilités, à faire preuve de volontarisme et de détermination, quel que soit son métier ou sa place dans la société, diriez-vous que l’esprit d’entreprise est une valeur positive qu’il faut encourager ?". Les Français ont répondu oui à 90 % et bon nombre d'entre attendent un peu plus de liberté d'entreprendre pour pouvoir se réaliser dans leur projet professionnel.